Le prêtre copte qui aida Champollion à déchiffrer la langue hiéroglyphique
Préparé par Magdy Kamel
En septembre 1822, précisément le 27 du mois, le savant français François Champollion annonça au monde entier son succès dans le déchiffrement de la langue hiéroglyphique. Pourtant, en vérité, ce succès ne surgit pas de nulle part et ne fut pas uniquement le fruit de ses propres efforts. Il s’appuya sur un prêtre copte nommé Yohanna al-Shaftishi, qu’il avait rencontré à l’église Saint-Roch en France.
Champollion croyait fermement à l’importance de la langue copte, qu’il considérait comme le prolongement naturel de la langue hiéroglyphique. Pour cette raison, il nourrissait une profonde affection pour la langue copte. Il consigna cette passion dans ses notes, écrivant dans une lettre à son frère :

« Je suis entièrement dévoué à la langue copte. Je veux que ma maîtrise de cette langue soit aussi complète que celle du français, car mon vaste travail sur les papyrus égyptiens reposera sur elle. Mon copte continue de s’améliorer et je trouve une grande joie à le pratiquer. Tu peux imaginer que le bonheur de converser dans la langue d’Amenophis, de Ramsès et de Thoutmôsis ne peut être petit. Quant au copte, je ne fais rien d’autre. Je ne rêve qu’en copte, je ne compose rien d’autre. J’ai rédigé une grammaire du dialecte thébain-sahidique ; j’ai écrit un livre sur le dialecte memphitique en comparant les deux. J’ai aussi traduit la grammaire sahidique en arabe à partir de textes coptes ; j’ai copié des manuscrits ; j’ai compilé le vocabulaire de la lettre A dans un dictionnaire sahidique et j’ai achevé sept lettres d’un dictionnaire memphitique basé sur les racines. Je me suis tellement immergé dans le copte que je m’amuse à traduire en copte tout ce qui me vient à l’esprit. Je converse même avec moi-même dans cette langue, car c’est le seul moyen pour que l’égyptien pur pénètre véritablement mon esprit. Ensuite, j’attaquerai les papyrus, et par la force de ma résolution héroïque, j’espère les maîtriser. J’ai franchi un grand pas. Je considère personnellement le copte comme la plus parfaite et la plus rationnelle de toutes les langues connues. »
(Jean Lacouture, Champollion : une vie en lumière, trad. et annot. par Nabil Saad, Projet national de traduction, Conseil suprême de la culture, Livre n° 164, 1ʳᵉ éd., 2000, p. 182–183).
L’ouvrage Champollion… Le Grand : pas sur la terre d’Égypte de Zahi Hawass et d’autres chercheurs souligne que Champollion avait reconnu les similitudes entre la langue copte et l’écriture hiéroglyphique. Par exemple, lorsqu’il comprit que le mot hiéroglyphique « mes » signifiait « naître » et qu’il apparaissait fréquemment dans les cartouches royaux. Il remarqua aussi que le signe du soleil correspondait en copte à « Râ », tandis que « enfant » en copte était « mise ». En combinant ces deux signes, il comprit que le nom Ramsès, apparaissant dans le texte grec, se lisait en hiéroglyphes « Râ-messu ». De même, dans le cartouche du roi Thoutmôsis, il identifia l’ibis comme représentant Thot, le dieu de la sagesse, et en conclut que le nom se lisait « Thot-mes ».
(voir le même ouvrage, p. 16).
Le premier contact de Champollion avec le copte remonte à son professeur d’arabe, Dom Raphaël de Monachis (1759–1831), professeur d’arabe et de copte à l’École des langues orientales à Paris. Champollion note dans ses mémoires que Dom Raphaël lui rendit un grand service en le mettant en relation avec un prêtre copte d’Égypte arrivé en 1802 : Yohanna al-Shaftishi (probablement rendu en français par « Jean al-Shaftishi »), desservant l’église Saint-Roch. Grâce à lui, Champollion put pratiquer le copte oral, qui leur apparut à tous deux comme la clé ouvrant la recherche sur l’écriture de l’Égypte antique (voir la même référence, p. 158).
Dans une lettre adressée à son frère Jacques-Joseph le 21 avril 1809, Champollion exprima son admiration pour le copte :
« Mon copte progresse aisément, et j’y trouve vraiment une grande joie. Tu sais bien que le bonheur ne peut être petit lorsque je parle la langue de mon bien-aimé Aménophis III, de Ramsès et de Thoutmôsis. »
(même référence, p. 407).
Un journal français annonça que Monsieur Champollion devait donner une conférence sur les formes d’écriture de l’Égypte ancienne, où il expliquerait les liens et similitudes entre le copte et la langue des anciens Égyptiens. Ces conférences devaient avoir lieu les mardis, jeudis et samedis à partir du 10 mai 1831, à 8 h du matin (même référence, p. 616).
Le journal Le Temps publia un compte rendu complet de la conférence et précisa que les prochaines séances seraient consacrées à la grammaire et aux relations entre le copte et l’égyptien ancien (même référence, p. 617).
Revenons à Yohanna al-Shaftishi, le prêtre copte : il fut le héros méconnu derrière cette découverte étonnante. Un fait peu connu à son sujet fut mentionné par le Rév. Dr Basilius Sobhy dans une conférence donnée lors de la réunion des servants à l’église de la Vierge Marie à Zeitoun. Il expliqua qu’al-Shaftishi avait été ordonné prêtre dans l’église de la Vierge al-Moghitha à Haret al-Roum. Il appartenait à une longue lignée ecclésiastique : son père, le Père Rizqallah, était aussi prêtre de cette église, et son frère, le Père Girgis, y servait également. (La conférence est disponible en intégralité sur YouTube.) Le Rév. Basilius Sobhy précisa que sa source était l’éminent historien Nabil Kamel Dawood (1937–2010), qui avait découvert un manuscrit inconnu conservé dans la bibliothèque de manuscrits de l’église de la Vierge al-Moghitha à Haret al-Roum. Peut-être que des chercheurs ayant étudié ces manuscrits pourront mieux éclairer l’authenticité de cette découverte.
Une étude pionnière du Dr Anwar Louqa (1927–2003) apporta davantage de lumière. Surtout, il retourna aux sources originales, parmi lesquelles les « Documents des réfugiés égyptiens » conservés aux archives du ministère de la Guerre à Vincennes. Là, il découvrit un dossier rare sur Yohanna al-Shaftishi contenant des informations d’une grande valeur.
Selon Louqa, le nom de famille al-Shaftishi était utilisé par les orfèvres pour désigner les fils ciselés, ce qui suggère que ce prêtre appartenait probablement à une famille d’orfèvres (l’orfèvrerie étant un art traditionnel copte depuis l’Antiquité).
Les documents recensent neuf pièces concernant « Hanna al-Shaftishi », un réfugié copte né au Caire. Ils attestent qu’il travailla comme interprète dans le district de Gizeh et comme greffier en chef au tribunal de commerce. Il servit également de traducteur pour certains officiers de la campagne française d’Égypte. Sur recommandation du savant Joseph Fourier (1768–1830), il travailla comme interprète auprès du général Kléber pour la compilation des matériaux relatifs à l’histoire de la campagne française. Louqa rapporte qu’il demanda la citoyenneté française, appuyée par une pétition signée par sept hauts responsables de la campagne. (Pour plus de détails sur les savants de la campagne française, voir Robert Solé, Les Savants de Bonaparte en Égypte, trad. Fatima Abdullah Mahmoud, révisé par Mahmoud Maher Taha, introduction d’Anis Mansour, Organisation égyptienne du livre, série Études égyptiennes, Livre n° 8). Ces savants louèrent la vaste culture et le savoir de Yohanna, ainsi que son ascétisme — il alla jusqu’à céder la moitié de son salaire pour subvenir aux veuves de ses deux frères et à leurs six enfants (Anwar Louqa, p. 279–280).
Parmi les documents figurait une recommandation du directeur de l’École des langues orientales de Paris, louant ce prêtre copte « Yohann » et suggérant que ses connaissances soient mises à profit pour enrichir la littérature française d’écrits arabes sur les antiquités et la géographie de l’Égypte (Louqa, p. 279).
Une autre lettre du ministre français de l’Intérieur adressée à un professeur de l’École des langues orientales lui demandait son avis sur l’intérêt d’employer un prêtre copte nommé Yohanna, réputé versé dans les langues orientales, pour collaborer à la monumentale Description de l’Égypte.
En France, Yohanna officia rue Saint-Roch à Paris, où le jeune Champollion le rechercha pour des cours particuliers de copte, comme mentionné plus haut. Il servait les migrants coptes établis à Paris. En 1825, il quitta Paris pour Marseille, à la recherche d’un climat plus chaud adapté à sa santé, et il y demeura jusqu’à sa mort. Malheureusement, la date exacte de son décès reste inconnue.
Il convient de noter que le jésuite allemand Athanasius Kircher (1602–1680) avait déjà reconnu le lien entre les hiéroglyphes et le copte et avait travaillé dur pour le mettre au jour, bien que ses efforts aient finalement échoué. De même, l’orientaliste français Étienne Quatremère (1782–1857) publia en 1808 un ouvrage intitulé Recherches critiques et historiques sur la langue et la littérature de l’Égypte, dans lequel il affirmait que la langue égyptienne ancienne devait être recherchée dans le copte.
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Références
1. Jean Lacouture, Champollion : une vie en lumière, trad. et annot. par Nabil Saad, Projet national de traduction, Conseil suprême de la culture, Livre n° 164 (pp. 158 ; 182–183 ; 407 ; 616–617).
2. Robert Solé, L’Égypte, une passion française, trad. Latif Farag, Organisation égyptienne du livre, Bibliothèque de la famille, 1999, p. 82.
3. Anwar Louqa, Yohanna al-Shaftishi : le maître de Champollion, Encyclopédie du patrimoine copte, vol. 1, p. 277–282.
4. Rév. Athanasius al-Maqari, Index des écrits des Pères de l’Église d’Alexandrie, vol. 2, Sources de la liturgie de l’Église, 1ʳᵉ éd., janv. 2012, p. 942.
5. Père Basilius Sobhy, Conférence sur Yohanna al-Shaftishi, donnée lors de la réunion générale de service à l’église de la Vierge Marie, Zeitoun, 14 sept. 2018.
6. Dr Yohanna Nessim Youssef, Introduction aux études coptes, n° 1, oct. 2013, série Cahiers coptes, p. 9.
7. Zahi Hawass et al., Champollion… Le Grand : pas sur la terre d’Égypte, Conseil suprême des Antiquités, p. 16, 21–22.






